Un huissier peut-il saisir une personne non solvable ?

Recevoir un courrier ou la visite d'un commissaire de justice (le nouveau nom des huissiers de justice depuis le 1ᵉʳ juillet 2022) inquiète, surtout quand on ne dispose plus des ressources nécessaires pour rembourser sa dette. Beaucoup de personnes en difficulté financière se demandent si un huissier peut saisir une personne non solvable, c'est-à-dire dans l'incapacité réelle de payer. La réponse n'est pas un simple oui ou non : la loi encadre strictement les conditions d'une saisie et protège un socle de biens et de revenus, quelle que soit la situation du débiteur. Cet article détaille les conditions légales d'une saisie, les biens et revenus insaisissables, le déroulement concret de la procédure, les recours devant le juge de l'exécution et les solutions pour éviter d'en arriver là.
La réponse en bref : oui, mais sous conditions strictes
Oui, un huissier (devenu commissaire de justice depuis juillet 2022) peut engager une saisie même lorsque la personne visée est non solvable, c'est-à-dire incapable de régler sa dette avec ses ressources actuelles. L'insolvabilité n'empêche pas juridiquement la procédure. Mais cette saisie reste strictement encadrée : elle exige un titre exécutoire (un jugement, par exemple), et la loi protège un socle de biens et de revenus indispensables à la vie quotidienne. En pratique, une personne réellement insolvable n'a souvent rien de saisissable, ce qui rend la démarche du créancier sans effet concret.
Dans quels cas un huissier peut-il engager une saisie ?
Un commissaire de justice ne peut engager une saisie que si plusieurs conditions cumulatives sont réunies. Ces règles protègent le débiteur contre des poursuites arbitraires et structurent l'ensemble de la procédure civile d'exécution.
L'obligation d'un titre exécutoire
Le fondement juridique de toute saisie repose sur l'article L111-2 du Code des procédures civiles d'exécution (CPCE) : seul un créancier muni d'un titre exécutoire peut poursuivre l'exécution forcée sur les biens de son débiteur. Un titre exécutoire peut être un jugement rendu par un tribunal, un acte notarié revêtu de la formule exécutoire, ou une ordonnance d'injonction de payer devenue exécutoire faute d'opposition dans le délai d'un mois suivant sa signification. Sans ce document, un huissier ne peut entamer aucune démarche de saisie, quel que soit le montant de la dette réclamée.
Insolvabilité réelle ou difficultés passagères : la nuance importante
L'insolvabilité désigne une situation où le débiteur ne dispose d'aucun bien ni revenu saisissable pour couvrir sa dette, de façon durable. Elle se distingue des difficultés passagères, où la personne a temporairement perdu sa capacité de remboursement (perte d'emploi, séparation, accident de la vie) tout en conservant des ressources ou un patrimoine mobilisable à moyen terme. Cette nuance compte : un créancier qui poursuit une personne réellement insolvable engage une procédure souvent sans résultat concret, alors qu'une difficulté temporaire peut justifier une saisie partielle ou un échelonnement du paiement.
Le commandement de payer, point de départ obligatoire
Avant toute saisie mobilière, le commissaire de justice doit signifier un commandement de payer au débiteur. Ce document, distinct d'une simple mise en demeure envoyée par le créancier, ouvre un délai légal de 8 jours. Si la dette n'est pas réglée et qu'aucun accord n'est trouvé pendant ce délai, le commissaire de justice peut alors procéder à la saisie des biens mobiliers du débiteur.
Les biens et revenus qu'un huissier ne peut pas saisir
La loi française fixe une liste précise de biens insaisissables et garantit un minimum de ressources, pour éviter qu'une saisie ne prive le débiteur des moyens essentiels à sa vie quotidienne.
La liste des biens mobiliers protégés par la loi
L'article R112-2 du CPCE énumère les biens qu'un huissier ne peut jamais saisir, quelle que soit la dette réclamée :
- les vêtements ;
- la literie et le linge de maison ;
- les appareils ménagers nécessaires à la vie courante (réfrigérateur, cuisinière, machine à laver, etc.) ;
- les denrées alimentaires ;
- les livres et objets nécessaires à l'éducation ou à l'exercice de l'activité professionnelle (outils, instruments de travail) ;
- les objets de culte ;
- les souvenirs à caractère personnel ou familial ;
- un animal de compagnie ainsi que la nourriture nécessaire à son entretien.
Ces biens restent protégés même en cas d'insolvabilité avérée du débiteur.
Le minimum vital et la quotité insaisissable du salaire
Sur un compte bancaire, un minimum vital reste toujours disponible : le solde bancaire insaisissable (SBI), fixé à 651,69 €, équivalent au montant forfaitaire du revenu de solidarité active (RSA) pour une personne seule, quelle que soit la composition du foyer. Cette somme demeure utilisable par le débiteur même en cas de saisie-attribution sur son compte.
Sur les salaires, la saisie obéit à un barème progressif par tranches, revalorisé au 1ᵉʳ janvier 2026 :
Une majoration de 145 € par mois et par personne à charge s'ajoute à ces seuils, sur présentation de justificatifs.
Les prestations sociales totalement insaisissables
Certaines prestations sociales sont totalement insaisissables par un huissier, même une fois versées sur le compte bancaire : le RSA, la prime d'activité, les allocations familiales, l'allocation aux adultes handicapés (AAH), l'allocation personnalisée au logement (APL) et les allocations chômage de solidarité comme l'allocation de solidarité spécifique (ASS). Cette protection s'applique quel que soit le montant de la dette réclamée.
À noter une nuance utile : si l'APL ne peut pas être saisie par un créancier, la Caisse d'allocations familiales (CAF) dispose d'un mécanisme distinct, le versement en tiers payant, qui lui permet de verser l'APL directement au bailleur à partir de 450 € d'impayés de loyer. Il ne s'agit pas d'une saisie par huissier, mais d'une procédure administrative propre à la CAF, à ne pas confondre avec les mécanismes de saisie évoqués dans cet article.
Comment se déroule concrètement la procédure de saisie ?
La procédure de saisie suit un déroulement encadré par des délais précis, du premier acte du commissaire de justice jusqu'à la vente forcée des biens.
Les étapes, du commandement de payer à la vente forcée
- Signification du commandement de payer par le commissaire de justice.
- Délai légal de 8 jours laissé au débiteur pour régler la dette ou trouver un accord.
- À défaut de paiement, établissement d'un procès-verbal de saisie au domicile du débiteur, avec inventaire détaillé des biens saisissables.
- Délai d'1 mois à compter du procès-verbal, pendant lequel le débiteur peut encore régler la dette, négocier un accord amiable, ou proposer lui-même un acheteur (vente amiable à un prix suffisant).
- À défaut d'accord, vente forcée aux enchères publiques des biens saisis, dont le produit est affecté au paiement du créancier.
Pour un bien immobilier, la procédure est différente, plus longue et soumise à des règles spécifiques (voir notre article sur comment éviter une saisie immobilière).
Le rôle du juge de l'exécution
Le juge de l'exécution (JEX) est le magistrat compétent pour trancher les litiges liés aux procédures de saisie. Il peut accorder des délais de paiement, suspendre une mesure de saisie en cours, ou annuler une saisie jugée irrégulière, par exemple lorsqu'un bien protégé a été saisi à tort ou que le titre exécutoire fait défaut.
Quels recours en cas de saisie injuste ou impossible à honorer ?
Plusieurs recours existent lorsqu'une saisie semble irrégulière ou que la situation financière du débiteur ne permet matériellement pas d'y faire face.
Contester une saisie devant le juge de l'exécution
Une saisie peut être contestée devant le JEX pour plusieurs motifs : absence de titre exécutoire valable, saisie portant sur des biens légalement protégés, montant réclamé erroné, ou dépassement de la quotité insaisissable du salaire. La contestation doit être introduite par voie d'assignation, signifiée par un commissaire de justice, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la saisie. Passé ce délai, la contestation devient irrecevable.
Demander un délai de grâce
L'article 1343-5 du Code civil permet au débiteur de demander un délai de grâce pouvant aller jusqu'à 24 mois, pendant lequel le paiement de la dette est reporté ou échelonné. Le juge accorde ce délai s'il constate la bonne foi du débiteur et une situation financière réellement difficile, justifiée par des pièces (avis d'imposition, relevés de compte, justificatifs de charges).
Les solutions pour éviter la saisie quand on ne peut pas payer
Plusieurs solutions permettent d'éviter ou de suspendre une procédure de saisie avant qu'elle ne devienne inévitable.
Négocier directement un échéancier avec le créancier
La négociation amiable reste le premier réflexe à adopter. Un créancier préfère souvent un accord garantissant un remboursement, même étalé, à une procédure de saisie longue et coûteuse, qui peut rester sans résultat face à une personne réellement insolvable. Concrètement, il s'agit d'envoyer une lettre recommandée avec accusé de réception, accompagnée d'une proposition chiffrée et réaliste, fondée sur les revenus et charges du débiteur. Une restructuration de dettes plus globale peut aussi être engagée lorsque plusieurs créanciers sont concernés.
Le dossier de surendettement à la Banque de France
Le dossier de surendettement s'adresse aux personnes de bonne foi dans l'impossibilité manifeste de faire face à l'ensemble de leurs dettes non professionnelles. Il se dépose en ligne ou auprès d'une succursale de la Banque de France, puis est examiné par la commission départementale de surendettement, qui peut proposer un plan conventionnel de redressement ou, dans les situations les plus dégradées, une procédure de rétablissement personnel. Dès que le dossier est déclaré recevable, l'article L722-2 du Code de la consommation suspend automatiquement les procédures d'exécution en cours, saisies comprises, pour une durée pouvant aller jusqu'à deux ans.
En 2025, 148 013 dossiers de surendettement ont été déposés en France métropolitaine, en hausse de 9,8 % sur un an selon la Banque de France, un chiffre qui illustre l'ampleur des difficultés de remboursement rencontrées par les ménages. À noter : l'ouverture d'un dossier de surendettement entraîne un fichage au FICP (fichier des incidents de remboursement des crédits aux particuliers) pendant toute la durée du plan. Pour les personnes déjà engagées dans un plan et qui n'arrivent plus à tenir leurs échéances, des solutions existent également pour ajuster ce plan en cours de route.
La conciliation de dettes via un acteur spécialisé
La conciliation de dettes constitue une alternative structurée au dossier de surendettement, pour les personnes qui souhaitent éviter un fichage FICP prolongé ou qui ne remplissent pas les conditions d'éligibilité à cette procédure. Un tiers agréé prend contact avec l'ensemble des créanciers, négocie un réajustement des dettes à la capacité financière réelle du débiteur, puis met en place un refinancement unique qui remplace les dettes existantes. La résolution se fait souvent en quelques semaines. En France, Conciliaprêt est aujourd'hui le seul acteur à proposer ce type de dispositif structuré de conciliation amiable de dettes.
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